Exemple travaux d’ateliers
EXEMPLE DE TRAVAUX D'ATELIER
GASTEROPODE
Avec l'aimable autorisation de Marie Carton
Première année de formation
Premier jet de sa nouvelle
« Osez être monstrueuses. Le monstre est féminin, fou, dangereux, héroïque et criminel dans la même terrifiante chair. Souvenez-vous, l’organe central chez la femme qui nous rend différentes, fortes et fait de nous des artistes n’est pas l’utérus mais le cerveau. Vous pouvez plus. Ne vous résolvez pas à être ce qu’ils vous croient être. Trouvez ce que vous pouvez être, et écrivez-le. » (Bertha Harris).
Chaguaramas, une baie où s’entassent deux milles bateaux dans la chaleur moite d’un début d’hyvernage. À terre, ils se rangent en quinconce, les bateaux, selon une déclinaison de chantiers côte à côte sur lesquels dégouline une montagne à la forêt tropicale impénétrable comme elle se doit d’être. La route marque la frontière et va à Port of Spain, capitale de Trinidad où roulent déjà les battements du futur carnaval.
Chacun son chantier, les Européens préfèrent « Power Boats » et les Américains « Peake’s » et chacun ses clichés, ceux qui bougent avec leur Stetson et ceux, Français presque toujours, avec leur chien. Les règles sont bien définies et transbahutées, comme en colonies, des mères patries. Mais, il y en a une commune à tous : la Carib, bière locale qui s’installe à l’heure où le soleil se tasse.
David, en est déjà à la deuxième, avec sa bande du côté européen chez Peter, pas le fameux des Açores, mais on y parle bateau aussi et navigations. C’est une de ces grandes terrasses couvertes d’un joli toit, le tout en bois peint en blanc. Le brouhaha est polyglotte et la friture épicée commence à parler aux papilles.
David est au centre du tableau, mais il ne le sait pas encore, ni que plus tard, la perspective va lui être volée. Sophie lui touche le bras :
« Char ! Elle est pas là ?
- Au bateau. Viendra pas ! On a eu des mots !
- Comme d’hab !
- Ouais, comme d’hab ! Et y’en a marre.
- T’inquiètes ! Ça ira mieux demain.
- Ouais, comme d’hab !
- Ou même cette nuit… »
Il ne répond pas. Il pense aux cris qui vont suivre les autres, ceux qui font trembler et qui finissent dans les pleurs de libération et de douceur. C’est ce qu’il aime ces disputes qui poussent à la limite de la violence pour les finir en prise de corps sauvage. C’est dans ces moments-là, qu’il la trouve belle, il adore la pousser à bout. Il regarde ses copains en se marrant et se calle au bord de la chaise, il allait passer une très bonne soirée. Sophie a de l’envie dans les yeux, si elle avait un mec pareil pour vivre, elle ne le gâcherait pas en faisant la tronche. Il a toujours l’air tombé d’une branche avec un regard à faire craquer le monde entier.
« C’est peut-être pour ça que vous vous battez tout le temps, c’est pour mieux vous jeter l’un sur … »
Ses yeux s’arrondissent. Char est là, à côté des musiciens qui s’installent. Dans un fourreau noir (mais où a t-elle déniché un truc pareil), sans maquillage et les cheveux relevés. Elle est magnifique.
Mais qu’est-ce qu’elle fait ? Sophie se lève et lui fonce dessus. Char est penchée vers un musicien et lui tend des billets de cent Dollars T&T.
- Mais qu’est-ce que tu fais ?
- Laisse-moi !
- Mais tu vas faire quoi là ?
- Tu verras bien! J’en ai ras le bol, tu comprends! Non, tu peux pas comprendre.
- Ne fais pas de bêtises, tu vas le regretter !
- Écoutes, tu me fous la paix, tu vas retrouver David et les autres et tu fais pas chier !»
Char ne s’occupe plus d’elle, elle regarde les musiciens et va vers la première table où un homme seul est assis. Un presque quadra avec ce sourire insolent en coin qui lui façonne les yeux à la Brando. Super agaçant !
- Je peux ? Elle désigne la table.
- Avec grand plaisir ! Il est grand. Il se tourne pour trouver une chaise.
- Non, c’est la table que je veux !
Légèrement interloqué, l’homme prend trois secondes à l’observer et opine en lui tendant la main.
- Vous n’avez pas l’impression d’en faire trop.
- J’aime assez.
Elle quitte ses tongs, pose un pied sur la chaise et monte sur la table. David se penche vers Sophie.
- Dix années qu’on se trimballe ensemble et j’ai toujours pas compris cette nana.
Il choisit le goguenard, il hisse le verre bien haut et crie : À ta santé, Char !
- À la tienne, David ! Et elle dresse son majeur bien droit.
Des rires se froissent en dégringolant.
On entend Sophie, pourtant tellement petite.
- Elle a l’air vraiment en colère.
Du coin bâbord, une voix :
- Eh ! Tu vas nous chanter quoi, ma cocotte ?
- La ferme! Ça vient de la table de David.
Le barman s’en sert une, du jamais vu. On est plus chez les marins, mais chez les cow-boys.
Le presque quadra se rassied sur la chaise.
- Tu vas t’en prendre plein la gueule, le prévient Char.
- Je le crois aussi.
Les grelots du steel-band écaillent l’air. Char est plantée sur ses jambes écartées, immobile. Enfin, elle tire de sa robe entre les seins, avec une lenteur à tamiser le temps, un foulard rouge carmin. Elle le tire en cordon et il retombe en flottement. Le fourreau noir est toujours à sa place, mais au fur et à mesure de l’écoulement du voile, on s’attend à la voir nue. C’en est tellement vrai que la musique s’escamote pour un temps. Le soleil a fini par se ranger et toujours du même côté, un type crie : « Lumières ! »
Un enfant, que sa mère traîne dehors, se débat : « J’veux voir ! »
Puis, elle bouge très vite. Une danse sauvage, de celles mille fois répétées qui branlent le bassin et ouvrent les cuisses. La robe monte sur un saxo qui geint et David rougit, se bat dans une confusion coléreuse. Il retrouve la folie de Char, celle qui le fait vibrer. Sophie le regarde en coin, ses copains n’osent pas. Les sifflements se surpassent quand une petite culotte de dentelle blanche coiffe un verre de bière. Ça s’accélère encore, la robe monte et descend battant le tempo à une vitesse infernale. Et tout s’arrête, la musique, les cris, la danse. Un chat passe tandis que la robe vole encore.
Char se plante à nouveau : « Regarde bien, David parce que c’est la dernière fois ! »
Le pas-tout-à-fait quadra se lève et lui tend à nouveau la main. Elle se retrouve en bas, perdue maintenant. Elle n’avait pas prévu la sortie. Il faut toujours prévoir la sortie. La tension est partie et lui laisse un vide de bois dans les jambes.
- Mon nom est Paul et je vous invite.
Le rire le prend sur les larmes. D’où sort-il, celui-là ! Et pourquoi sortir, tout compte fait, ça évitera le pathétique d’un David qui lui court après.
- Moi, c’est Charlotte et je veux bien.
Elle s’assied toujours nue sur l’autre chaise.
- C’était magnifique !
Petits sourires.
- Et grandiose !
- Un verre de vin, je crois. Ça vaut bien un verre de vin.
Un serveur lui rapporte sa robe qu’elle pose sur ses genoux, elle met ses tongs et éclate de rire.
- Qu’est-ce que tu veux ?
Elle regarde, surprise. Il lui demande ce qu’elle veut.
- Du vin !
- Non, pas ça, tu veux faire quoi ?
Les yeux sont incroyablement doux. Elle se penche un peu, elle mesure l’instant, un instant pour tout prendre ou ne rien ouvrir.
- Je… J’ai…
Mais Sophie est là, la main déjà sur l’épaule à la tirer.
- Allez, viens maintenant !
- Je suis très bien ici.
- Tu pourrais t’habiller.
- J’ai pas froid.
- Oui, mais…
- Mais quoi ?
- Tu cherches quoi ? Tu plantes David. T’en veux un autre dans la foulée? Tous, ils veulent te sauter dessus après ton show. Certains, j’en suis sûre, sont prêts au viol. Mais, c’est ptêt ça ce que tu cherches, en fait !
- T’es vraiment une salope. Tu ne peux pas te payer d’autres fantasmes que ceux de ces mecs pitoyables. Tire-toi !
Sophie est partie et Char se retourne vers Paul.
- Ce que je veux ? C’est bien la première fois qu’un homme me dit ça.
- C’est la première fois que je le dis.
Et l’instant revient dans un tout ou rien.
- J’ai envie de faire l’amour comme font les escargots.
- Le gastéropode.
- Oui, le gastéropode.
David les regarde. Il voit cette femme si nue et si étrangère à lui. Ils ont déjà fait une bulle. Ils ne voient plus qu’eux. Autour, il y a bien quelques regards en coin, des sourires en vadrouille. Il dit à ses copains : « On change de bar ! »
…
Le temps est parti s’écouler ailleurs, il n’avait plus le temps d’attendre qu’ils se parlent.
Devenus funambules de l’amour, ils se donnent au regard de l’autre. C’est le moment où le souffle n’est plus qu’attente, la peau devient lumière et le geste se déploie en charme.
Ils s’en vont observer les escargots.
Dans la nuit plus tard, sur un chemin, elle lui demande :
- Mais comment on va faire tous les deux ?
- Je ne sais pas.
Et encore plus tard, sur le même chemin, il lui répond :
- On va s’aimer. Tu vas souffrir et moi je vais te regarder souffrir, jusqu’à ce que l’on ait plus envie de s’aimer.
- Ça peut durer alors.
Retour de Jocelyne Barbas
Bonjour Marie,
Quelle scène d’effeuillage et de séduction torride ! Le projet narratif est finement conçu : battre le cliché à l’infini à la fois sur le fonds et sur la forme. Jolie démonstration. Je vais détailler ci-après mon propos. Le compliment sans une argumentation détaillée n’est pas suffisant dans cet atelier !
La littérature sentimentale véhicule inévitablement des clichés sur la masculinité, la féminité et des images surannées de l’amour. C’est pourtant bel et bien sur cet imaginaire collectif que s’érige l’imaginaire érotique personnel. La créativité n’est pas de prime à bord la première des qualités de la littérature érotique. C’est à croire que les stimulations et l’excitation relèvent de processus codés, d’une forme de conditionnement des comportements sexuels. Quelle image que ce fourreau noir qui monte et descend comme si ce corps de femme s’était transformé en un immense sexe masculin érigé, une véritable provocation à la masturbation masculine et une invitation immédiate à la copulation. Cette référence à la taille est une manière de rabaisser la prétention masculine : d’où l’homme tire-t-il sa suprématie si ce n’est qu’en référence à son sexe. Elle correspond bien à l’intention de revanche de l’héroïne. Elle s’apprête à envoyer balader son compagnon avec perte et fracas en lui montrant clairement qu’elle ne perd pas grand-chose : elle sait être davantage qu’un homme, même si celui-ci était équipé d’attributs mirifiques. Ce monstrueux gigantisme fait écho à la citation de Bertha Harris. Il est également ordinairement monstrueux de maltraiter sa compagne pour déclencher son animalité lors de rapports sexuels. « C’est ce qu’il aime ces disputes qui poussent à la limite de la violence pour les finir en prise de corps sauvage. C’est dans ces moments là qu’il la trouve belle, il adore la pousser à bout. » Le spectacle « magnifique » au premier degré, cette beauté érotique masque mal la solitude et la souffrance émotionnelle, affective qu’une femme peut ressentir dans de tels moments. Ces rôles interprétés le plus souvent inconsciemment finissent par inhiber le désir féminin. La réplique « c’est bien la première fois qu’un homme me dit cela. » sonne particulièrement juste.
Et c’est précisément en renouvelant ce comportement que David va être largué publiquement ; ainsi la citation placée en exergue de cette nouvelle est bien exploitée : l’héroïne se soustrait au rôle qu’on lui a demandé de jouer durant plus de 10 ans. « Dix années qu’on se trimballe ensemble et j’ai toujours pas compris cette nana. ». Vous cassez le cliché tel que vous l’avez annoncé et vous proposez une nouvelle manière d’aimer assez drôle et déstabilisante : « faire l’amour comme un escargot », un concept qui n’est pas tout à fait précisé dans votre nouvelle et qui laisse la place à de nombreuses interprétations tout en ménageant un espace d’invention : la lenteur, l’obstination adhérente, collante et fort humide, la certitude de rester un être complet et autonome ensemble (comme chacun le sait l’escargot se suffit à lui-même en étant hermaphrodite, ce qui l’empêche pas de s’accoupler.)
Pour creuser cette symbolique, voici un lien vers un site spécialisé dans la reproduction des escargots avec des photos (Hé oui, on trouve tout sur Internet). Les références documentaires permettent souvent des développements inattendus et d’exploiter davantage les potentialités narratives de son sujet.
http://www.gireaud.net/reproduction.htm
Extraits « L’escargot est hermaphrodite, c'est à dire qu'il est à la fois mâle et femelle. Néanmoins, cet hermaphrodisme n'est pas simultané mais protérandrique : les produits génitaux mâles (spermatozoïdes) arrivent à maturité avant les produits génitaux femelles. Un même individu est donc capable de produire des spermatozoïdes et des ovules, mais l’autofécondation étant impossible, il doit s’accoupler avec un partenaire: c'est la fécondation croisée.
Lorsque deux escargots se rencontrent et que la saison des amours bat son plein, ils commencent par s'embrasser "baveusement": ce sont les préludes. Mais l'escargot ne passe pas directement de ces préludes à la copulation.
Effectivement, entre les deux, il y a une phase qu'on appelle la phase du lancement du dard.
L'escargot, à côté de la tête, a une poche musculaire. Celle-ci, à un moment donné des préludes, va s'ouvrir et va laisser échapper un dard, une flèche, donc, la flèche de Cupidon. Cette flèche va aller se planter entre la tête et la coquille chez le partenaire. Le fait d'être piqué par ce dard, par cette petite flèche, va l'amener à copuler.
La recherche a récemment révélé que le "dard d'amour" est plutôt un moyen d'injection. En utilisant ce dard, l'escargot donateur injecte au destinataire un mucus contenant plusieurs types d'hormones. Ces hormones affectent les organes génitaux femelles de l'escargot réceptif.
Alors, à partir du moment, où le partenaire a été stimulé, la copulation va pouvoir commencer.
Ils vont sortir leur pénis blanchâtre sorti d'on ne sait où, mais généralement de sous l'œil droit. Puis, nos deux compères s'échangent leur petit sac, appelé spermatophore, contenant les spermatozoïdes. Par le miracle de la biologie, nos deux escargots mâles vont alors se transformer en femelle, produire des ovules, qui seront fécondés par les spermatozoïdes stockés du partenaire. Cet acte va durer plusieurs heures (10-15 environ).»
A travers ce cours, on constate que l’escargot est alternativement féminin et masculin et a besoin d’amour pour se reproduire et d’excitations partagées… Vous auriez pu exploiter davantage cette image et revisiter les clichés de la flèche de Cupidon…
Toujours sur le chapitre des clichés vous nous servez une « Regarde bien David, car c’est la dernier fois » à la Mathilde Seigner dans le film Camping (elle y montrait ses fesses), et un vol de petite culotte en public à la Madonna. Ces références sont amusantes. Là encore, vous aurez pu nous enchanter davantage en transgressant ces clichés.
Par ailleurs, on retrouve votre style : un naturel poétique, notamment dans l’expression des sentiments : « Des rires se froissent en dégringolant. », « Les grelots du steel-band écaillent l’air (le steel- band n’est pas un tambour d’acier ?), « une lenteur à tamiser le temps », « Devenus funambules de l’amour, ils se donnent au regard de l’autre. C’est le moment où le souffle n’est plus qu’attente, la peau devient lumière et le geste se déploie en charme. »
Vous avez su sur le plan stylistique épurer comme il fallait votre formulation. Cependant, j’ai trouvé que vos dialogues étaient plutôt minimalistes. Certes, ils pourraient restés en l’état sans altérer le sens de votre nouvelle mais je les trouve un peu secs. Vous pourriez glisser quelques descriptions en action (cf texte de Jean-Claude Dunyach sur le forum), afin de donner un peu plus de chair à vos personnages secondaires, souligner encore le caractère machiste de David et mettre en lumière rapidement les relations entretenues entre les personnages.
Dernière suggestion, elle concerne votre stratégie narrative : soignez particulièrement les débuts et les fins de vos nouvelles. L’entrée en matière est un peu longue. Préférez une action pour débuter vos nouvelles et placez en second les descriptions (qui sont superbement écrites) pour éclairer un sentiment ou les perceptions de vos personnages principaux, créer une ambiance et situer votre histoire. Votre fin est quelque peu sibylline, vaporeuse et heurte parfois la compréhension. Est-ce Paul qui change de bar ? Et que devient Charlotte ? Evitez de laisser tomber votre héroïne en pleine action. Votre final me semble difficile à percevoir et ne plus correspondre à la cohérence de votre projet narratif. Je vous cite : « On va s’aimer. Tu vas souffrir et moi je vais te regarder souffrir, jusqu’à ce que l’on ait plus envie de s’aimer. » Sous entend que l’histoire se répète malgré la libération de votre héroïne. On pourrait croire que vous sous-entendez que les hommes sont d’irréductibles machos… et pire encore, que Charlotte accepterait son sort : « Ca peut durer alors » ? Je ne suis pas sûre que ce soit cette l’idée que vous avez voulu faire passer.
Dans l’attente de lire votre « V2 », je vous souhaite une bonne continuation dans l’atelier.
L’aimant littéraire
Reécriture de la nouvelle par Marie Carton
GASTEROPODE V2
« Osez être monstrueuses. Le monstre est féminin, fou, dangereux, héroïque et criminel dans la même terrifiante chair. Souvenez-vous, l’organe central chez la femme qui nous rend différentes, fortes et fait de nous des artistes n’est pas l’utérus mais le cerveau. Vous pouvez plus. Ne vous résolvez pas à être ce qu’ils vous croient être. Trouvez ce que vous pouvez être, et écrivez-le. » (Bertha Harris).
Chaguaramas, une baie où s’entassent deux milles bateaux dans la chaleur moite d’une fin d’hyvernage. À terre, ils se rangent en quinconce selon une déclinaison de chantiers côte à côte sur lesquels dégouline une montagne à la forêt tropicale impénétrable comme elle se doit d’être. La route marque la frontière et va à Port of Spain, capitale de Trinidad où roulent déjà les battements du futur carnaval.
David s’assied à une tablée de « Chez Peter », une de ces grandes terrasses couvertes d’un joli toit, le tout en bois peint en blanc. C’est l’heure où le soleil se tasse et où la Carib, la bière locale, s’installe dans un brouhaha polyglotte dont les sujets ne s’éloignent jamais trop des bateaux et des navigations.
David est au centre du tableau, mais il ne le sait pas encore, ni que plus tard, la perspective va lui être volée. Il boit sa deuxième Carib à côté de Sophie. Elle lui touche le bras :
« Char ! Elle est pas là ?
- Au bateau. Viendra pas ! On a eu des mots !
- Comme d’hab !
- Ouais, comme d’hab ! Et y’en a marre.
- T’inquiètes ! Ça ira mieux demain.
- Ouais, comme d’hab !
- Ou même cette nuit… »
Il ne répond pas. Il pense aux cris qui vont suivre les autres, ceux qui font trembler et qui finissent dans les pleurs de libération et de douceur. C’est ce qu’il aime ces disputes qui mènent à la limite de la violence pour les finir en prise de corps sauvage. C’est dans ces moments-là, qu’il la trouve belle, il adore la pousser à bout. Il regarde ses copains en se marrant et se calle au bord de la chaise, il allait passer une très bonne soirée. Sophie passe sa main dans ses cheveux blonds, l’envie est dans les yeux, si elle avait un mec pareil pour vivre, elle ne le gâcherait pas en faisant la tronche. Il a toujours l’air tombé d’une branche avec un regard à faire craquer le monde entier.
« C’est peut-être pour ça que vous vous battez tout le temps, c’est pour mieux vous jeter l’un sur … »
Ses yeux s’arrondissent. Char est là, à côté des musiciens qui s’installent. Dans un fourreau noir (mais où a t-elle déniché un truc pareil), sans maquillage et les cheveux relevés. Elle est magnifique.
Mais qu’est-ce qu’elle fait ? Char est penchée vers un musicien et lui tend des billets de cent Dollars T&T. Sophie lui fonce dessus et lui accroche le bras en la regardant de haut en bas.
« Mais qu’est-ce que tu fais ?
- Écoute, laisse-moi !
- Mais tu vas faire quoi là ?
- Tu verras bien! J’en ai ras le bol, tu comprends! Char la regarde dans les yeux et dit doucement : Non, tu ne peux pas comprendre.
- Ne fais pas de bêtises, tu vas le regretter !
- Sophie ! Tu me lâches maintenant, tu vas aller à la table de David avec les autres et tu fais pas chier !»
Char ne s’occupe plus d’elle, elle regarde les musiciens et va vers la première table où un homme seul est assis. Un presque quadra avec ce sourire insolent en coin qui lui façonne les yeux à la Brando. Super agaçant !
« Je peux ? Elle désigne la table.
- Avec grand plaisir ! Il est grand. Il se tourne pour trouver une chaise.
- Non, c’est la table que je veux !
Légèrement interloqué, l’homme prend trois secondes à l’observer et opine en lui tendant la main.
- Vous n’avez pas l’impression d’en faire trop.
- J’aime assez.
Elle quitte ses tongs, pose un pied sur la chaise et monte sur la table. David se penche vers Sophie.
- Dix années qu’on se trimballe ensemble et j’ai toujours pas compris cette nana.
Il choisit le goguenard, il hisse le verre bien haut et crie : À ta santé, Char !
- À la tienne, David ! Et elle dresse son majeur bien droit.
Des rires se froissent en dégringolant.
On entend Sophie, pourtant tellement petite.
- Elle a l’air vraiment en colère.
Du coin bâbord, une voix :
- Eh ! Tu vas nous chanter quoi, ma cocotte ?
- La ferme! Ça vient de la table de David.
Le barman s’en sert une, du jamais vu. On est plus chez les marins, mais chez les cow-boys.
Le presque quadra se rassied sur la chaise.
- Tu vas t’en prendre plein la gueule, le prévient Char.
- Je le crois aussi. »
Les grelots du steel-band écaillent l’air. Char est plantée sur ses jambes écartées, immobile. Enfin, elle tire de sa robe entre les seins, avec une lenteur à tamiser le temps, un foulard rouge carmin. Elle le tire en cordon et il retombe en flottement. Le fourreau noir est toujours à sa place, mais au fur et à mesure de l’écoulement du voile, on s’attend à la voir nue. C’en est tellement vrai que la musique s’escamote pour un temps. Le soleil a fini par se ranger et toujours du même côté, un type crie : « Lumières ! »
Un enfant, que sa mère traîne dehors, se débat : « J’veux voir ! »
Puis, elle bouge très vite. Une danse sauvage, de celles mille fois répétées qui branlent le bassin et ouvrent les cuisses. La robe monte sur un saxo qui geint et David rougit, se bat dans une confusion coléreuse. Il retrouve la folie de Char, celle qui le fait vibrer. Sophie le regarde en coin, ses copains n’osent pas. Les sifflements se surpassent quand à la place de la petite culotte attendue, des pages noircies d’un journal de bord s’éparpillent une par une sur les verres de bière. Ça s’accélère encore, la robe monte et descend battant le tempo à une vitesse infernale. Et tout s’arrête, la musique, les cris, la danse. Un chat passe tandis que la robe vole encore.
Char se plante à nouveau :
« T’avais jamais vu que j’étais une femme, David ! Maintenant, c’est fait. »
Silences, rires, raclements, les discussions heureusement surnagent.
Le pas-tout-à-fait quadra se lève et lui tend à nouveau la main. Elle se retrouve en bas, perdue maintenant. Elle n’avait pas prévu la sortie. Il faut toujours prévoir la sortie. La tension est partie et lui laisse un vide de bois dans les jambes.
« Mon nom est Paul et je vous invite.
Le rire le prend sur les larmes. D’où sort-il, celui-là ! Et pourquoi sortir, tout compte fait, ça évitera le pathétique d’un David qui lui court après.
- Moi, c’est Charlotte et je veux bien.
Elle s’assied toujours nue sur l’autre chaise.
- C’était magnifique !
Petits sourires.
- Et grandiose !
- Un verre de vin, je crois. Ça vaut bien un verre de vin.
Un serveur lui rapporte sa robe qu’elle pose sur ses genoux, elle met ses tongs et éclate de rire.
- Qu’est-ce que tu veux ?
Elle regarde, surprise. Il lui demande ce qu’elle veut.
- Du vin !
- Non, pas ça, tu veux faire quoi ?
Les yeux sont incroyablement doux. Elle se penche un peu, elle mesure l’instant, un instant pour tout prendre ou ne rien ouvrir.
- Je… J’ai…
Mais Sophie est là, la main cette fois-ci sur l’épaule à la tirer. Un peu raide et pourtant au bord de pleurer :
- Allez, viens maintenant !
- Je suis très bien ici.
- Tu pourrais t’habiller.
- J’ai pas froid.
- T’avais pas le droit de déchirer le journal de bord. Ça c’est sacré.
- Le droit et le sacré, tu plonges dans la béchamel, Sophie !
- Mais…
- Mais quoi ?
- Tu cherches quoi ? Tu plantes David. T’en veux un autre dans la foulée? Tous, ils veulent te sauter dessus après ton show. Certains, j’en suis sûre, sont prêts au viol. Mais, c’est ptêt ça ce que tu cherches, en fait !
- T’es vraiment une salope. Tu ne peux pas te payer d’autres fantasmes que ceux de ces mecs pitoyables. Tire-toi !
Sophie lisse sa robe, une jolie robe courte orange, dans un mouvement long et égaré. Enfin, elle se retourne sans un regard. Paul est toujours plongé vers Char.
- Ce que je veux ? C’est bien la première fois qu’un homme me dit ça.
- C’est la première fois que je le dis.
Et l’instant revient dans un tout ou rien.
- J’ai envie de faire l’amour comme font les escargots.
- Le gastéropode.
- Oui, le gastéropode.
- Hermaphrodite ?
Char éclate de rire :
- Non, une personne qui a envie de rester entière.
- Un acte d’amour, long, baveux, collant et gluant ?
- Oui, et sensuel, réciproque, amoureux.
- Et nous sortirions nos flèches de Cupidon ?
- Oui.
- Je sens que je vais sortir de ma coquille. »
David les regarde. Il voit cette femme si nue et si étrangère à lui. Ils ont déjà fait une bulle. Ils ne voient plus qu’eux. Autour, il y a bien quelques regards en coin, des sourires en vadrouille. Il dit à ses copains : « On change de bar ! »
…
Le temps est parti s’écouler ailleurs, il n’avait plus le temps d’attendre qu’ils se parlent.
Devenus funambules de l’amour, ils se donnent au regard de l’autre. C’est le moment où le souffle n’est plus qu’attente, la peau devient lumière et le geste se déploie en charme.
Ils s’en vont observer les escargots.
Autre exemple
Avec l'aimable autorisation de Nouchka Favez
Deuxième année de formation
Premier jet de sa nouvelle
Objectif : utiliser les ellipses, , épurer
Réécriture de Notre-Dame de Paris, Victor Hugo - Consigne 31
Réécriture des Extraits du chapitre 2
Somptueusement vêtu d’un beau costume, unanimement admiré, il haranguait la foule, lui proposant d’attendre l’arrivée du cardinal pour commencer le mystère : tonnerre de huées. Le peuple criait : « commencez tout de suite ». Glapissement des écoliers, vociférations des clercs : « tant pis pour le cardinal de Bourbon ».
Hagard, Jupiter laissa tomber sa foudre. Il saluait, angoissé d’être pendu : par la populace pour devoir attendre, par le cardinal pour n’avoir pas attendu ! Des deux côté, abîme et potence.
Un individu, jeune, blond, long, mince, dissimulé par le diamètre du pilier, vêtu de serge noire adressa un signe au pauvre Jupiter, qui ne le vit pas.
- Jupiter ! appela le nouveau venu sans succès.
L’homme cria impatient :
- Michel Giborne !
- Qui m’appelle ? dit Jupiter, comme éveillé en sursaut.
- Moi, fit l’autre, commencez ! Satisfaites le populaire. J’apaiserai le Bailli et lui le cardinal.
Soulagé, Jupiter s’adressa à la foule de toutes ses forces pour surpasser les huées,
- Nous allons commencer.
- Bravo crièrent écoliers et populace ; applaudissements, acclamations, Noël, Noël !
Jupiter rentra sous sa tapisserie, la salle tremblait encore.
L’inconnu, qui avait magiquement changé la tempête en bonace comme eut dit notre cher Corneille, happé par la pénombre du pilier y serait resté invisible sans la curiosité de deux jeunes femmes assises devant, intéressées par son colloque avec Michel Giborne-Jupiter.
- Maître ! interpela l’une d’elles
- Chère Liénarde dit la voisine endimanchée, c’est un laïc non un clerc, il faut lui dire messire.
Empressé, l’inconnu s’approcha de la balustrade.
- Que voulez-vous mesdemoiselles ?
- Oh rien, dit Liénarde, c’est Gisquette qui veut vous parler.
- Non pas reprit Gisquette rougissante, j’ai dit à Liénarde qu’on devait vous dire « Messire ».
L’autre souriait les jeunes filles baissaient yeux.
- Rien à me dire, mes damoiselles ?
- Non rien firent-elles.
Le grand blond fit mine de se retirer. Les curieuses ne voulant lâcher prise :
- Messire, dit Gisquette impétueuse, connaissez-vous ce soldat qui va jouer le rôle de madame la vierge dans le mystère ?
- Vous voulez dire, le rôle de Jupiter ?
- Est-elle bête dit Liénarde, connaissez-vous Jupiter ?
- Michel Giborne ? oui madame.
- Quelle fière barbe ! dit Liénarde.
- Cela sera-t-il beau? demanda Gisquette.
- Le bon jugement de madame la vierge, c’est une moralité toute neuve, pas encore servie.
- Pas comme il y a deux ans, pour l’entrée du Légat dit Gisquette, Trois belles filles faisaient personnage
- Et toutes nues ajouta le jeune homme.
Leurs yeux se baissèrent pudiquement.
- C’était une chose plaisante à voir poursuivit-il. Aujourd’hui c’est une moralité, exprès pour la demoiselle de Flandre.
- Chantera-t-on des bergerettes ? demanda Gisquette.
- Fi ! dit l’inconnu, dans une moralité ? ne pas confondre avec une sotie.
- Dommage, reprit Gisquette, à la fontaine du Ponceau hommes et femmes sauvages se combattaient, chantant de petits motets et des bergerettes.
- Cela convient pour un légat, pas pour une princesse dit l’inconnu sèchement.
- Plusieurs instruments pour de grandes mélodies, reprit Liénarde,
- La fontaine jetait par trois bouches vin, lait et hypocras renchérit Gisquette.
- En dessous du Ponceau poursuivit Liénarde, une passion par personnages.
- Oui s’écria Gisquette : Dieu en la croix, les deux larrons à droite et à gauche !
- Les filles s’écrièrent, se souvenant, il y avait des personnes très richement habillées.
- A la fontaine Saint-Innocent, un chasseur, une biche, des chiens, une trompe de chasse.
- A la boucherie de Paris, les échafauds de la bastille de Dieppe !
- le légat passa, on donna l’assaut. les Anglais eurent la gorge tranchée, sur le pont plus de deux cents douzaines d’oiseaux. C’était très beau.
- Ce sera mieux aujourd’hui s’impatienta leur interlocuteur.
- Vous le promettez dit Gisquette
- Sans doute, puisque j’en suis l’auteur.
- Vraiment ? dirent les filles ébahies.
- Vraiment ! se rengorgea le poète, Jehan Marchand a réalisé la charpente du théâtre, moi la pièce, je m’appelle Pierre Gringoire.
L’auteur du Cid n’eut pas dit avec plus de fierté : Pierre Corneille.
Un certain temps avait passé avec la révélation de cette moralité à l’admiration naïve des jeunes filles. Magnanime la foule attendait le début de la représentation, prouvant cette vérité éternelle : pour faire patienter le public, lui affirmer qu’on va commencer de suite.
Toutefois un écolier ne s’endormait pas, au milieu de la paisible attente :
- Holà ! vous gaussez-vous ? la pièce, la pièce sinon nous recommençons.
Aussitôt, la musique joua à l’intérieur des échafaudages, la tapisserie se souleva, quatre personnages bariolés saluèrent le public de la plateforme supérieure. La symphonie se tut, le mystère commençait.
Abondamment applaudis, les acteurs, dans un silence religieux, entamèrent leur prologue. Le public s’occupait plus des costumes portés que du rôle débité. Ce n’était que justice, les robes se distinguaient par la nature de l’étole de brocart, de soie, de laine ou de toile, de couleurs mi-parties jaune et blanc.
Retour de Jocelyne Barbas
Bonjour Nouchka,
Auteur: pointalaligne
Titre: RETOUR EN ATTENTE D'UN MYSTERE
Commentaire: Bonjour Nouchka, Pour rédiger en fonction de cette consigne, vous devez d’emblée résoudre un certain nombre de difficultés. Le roman classique, fleuve à la française par le grand Victor Hugo met en scène une foule. Or, vous le savez, la nouvelle limite le nombre de ses personnages. Premier enjeu comment procéder ? Faire de la foule un personnage à part entière et isoler les personnages les plus attractifs. Pour cela, à vous de désacraliser le grand Victor et de proposer une réécriture personnelle. En restant très respectueuse de l’œuvre, vous vous êtes engagée dans une voie très difficile : la surabondance des personnages avec un développement si court rend votre nouvelle difficile à lire, le dialogue reste beaucoup trop long. Certes l’exercice est difficile… mais l’apprentissage est à ce prix. Dans cette re -création, donnez votre vision de la situation. Si vous commencez votre premier paragraphe avec un « il », comme Hugo, sans expliquer au préalable que le spectacle tarde à commencer et que la foule impatiente menace et gronde, vous risquez de perdre votre lecteur. Nous ne lisons plus comme il y a un siècle : le lecteur est beaucoup plus exigeant et impatient. Il veut savoir de quoi il s’agit tout de suite. Condensez ici le début de l’histoire. C’est la porte d’entrée de cette consigne. Je vous invite à relire le texte support et de notez au fur et à mesure toutes les actions : Entrée en scène d’un acteur hué par une foule à colère, excédée d’attendre le cardinal, deux femmes dans le public interpellent un des acteurs qui lui posent des questions sur la pièce (mystère). Vous noterez que l’identification des personnages n’est pas aisée et qu’il faut mener une enquête pour bien cerner qui fait quoi… L’inconnu qui calme la foule et qui badine ensuite avec ces deux personnages s’appelle Michel Giborne. Ce texte a besoin d’être remis au goût du jour pour en facilité l’accès et l’ellipse est ici un procédé idoine. Aujourd’hui, l’on commencerait sur une focalisation de ce personnage, en privilégiant sa description, la scène, le costume au lieu de s’étendre sur la foule et les rumeurs qui circulent… Au cinéma on parlerait de plan serré au lieu d’un plan large. Une fois que vous avez dégagé la structure du texte (l’action, les personnages en causes, les références fort nombreuses et bavardes de l’auteur), choisissez ce qui est le plus important à retenir pour la narration. Osez trancher dans le vif. Vous verrez c’est assez plaisant de réécrire des auteurs célèbres. Rédigez en fonction de cette analyse et dans un second jet, retravailler votre formulation en utilisant les différentes figures de style propres à l’ellipse. Vous avez le droit de vous écartez de ce texte, de prendre de la distance. C’est seulement dans cet écart que vous pourrez réécrire. L’exercice peut vous paraître rebutant mais je vous assure qu’il est très formateur. Je lirai en détail votre seconde version. Bonne continuation dans l’atelier d’écriture. L’aimant littéraire.
Réécriture de la nouvelle par Nouchka Favez
Un marché couvert transformé en lieu de spectacle, une foule hétéroclite, des femmes, des hommes, des écoliers, tous applaudissant enthousiasmés par l’apparition d’un acteur. Il venait de grimper sur la scène, échafaudage de planches soutenues par plusieurs piliers, lieu de représentation du prochain Mystère. Ce personnage n’était autre que l’acteur Michel Giborne alias Jupiter. Il s’adressait à une foule qui n’entendit que la fin de son discours, un brouhaha incessant emplissait l’espace. Il suggérait d’attendre l’arrivée du cardinal et du bailli pour commencer le spectacle. Tonnerre de protestations. Personne ne voulait languir davantage, « zut pour son éminence et les ambassadeurs et madame Marguerite de Flandre » criaient les gens « tant pis pour le cardinal de Bourbon, Commencez ! »
Jupiter laissa tomber sa foudre et sa joie. Quelle situation ambiguë. Comment faire taire ces protestations, comment sortir de ce guêpier ? Qui devait-il contenter, la foule ou le Cardinal ? Que choisir, se faire lyncher par la salle ou se faire pendre par le Cardinal ? Il baissa la tête pour réfléchir.
Un jeune homme blond, élégamment vêtu de serge noire, dissimulé par l’un des piliers tenta d’attirer l’attention du pauvre artiste,
- Jupiter ! appela-t-il, puis sans réponse il insista :
- Michel Giborne !
- Qui m’appelle ? s’étrangla Jupiter, soudain inquiet.
- Moi, commencez ! J’apaiserai le Bailli et lui le cardinal.
Reconnaissant l’individu, Jupiter se redressa, réajusta son couvre-chef ramassa sa foudre. Il respira un bon coup, tenta de calmer la multitude d’un geste et pour surpasser les huées, il hurla :
- Mes amis, nous allons commencer,
Joie de la foule, bruits des pieds sur le sol, claquage des mains, la salle en tremblait.
L’inconnu, qui avait eu la bonne idée de souffler cette solution à Michel Giborne éveilla la curiosité de deux spectatrices proches. Tout en minauderies et froufrous elles s’efforçaient d’attirer l’attention de ce beau citoyen. « Monsieur ! » interpela l’une d’elles, juste avant qu’il retourne derrière le pilier.
- Oui, mesdemoiselles ?
- Connaissez-vous Jupiter, il est si beau avec ces habits, soupiraient-elles.
Leur interlocuteur sourit et voulut reprendre sa place. Les demoiselles ne l’entendaient pas ainsi, enhardies elles évoquaient leurs souvenirs de la représentation précédente.
- C’était tellement merveilleux ! aujourd’hui est-ce que ça sera aussi bien, demanda l’une d’elles, y aura-t-il aussi des personnes déguisées en sirènes et déambulant toutes nues sur scène ?
- Voyons mesdemoiselles, vous n’y pensez pas fit l’homme, une satire pour une princesse ? ça sera une histoire très morale.
Elles continuaient à dialoguer, leurs yeux pétillaient de tous ces souvenirs.
- Est-ce que le Mystère de tout à l’heure sera aussi beau ? répétèrent-elles en chœur
Impatienté le jeune homme répartit sèchement :
- le théâtre d’aujourd’hui sera magnifique, je le sais, puisque j’en suis l’auteur ! Un de mes amis a conçu les décors, un autre les costumes.
Interloquées les deux jeunes filles regardaient le créateur bouche bée, incrédules elles demandèrent encore :
- Vraiment, une belle histoire ?
- Naturellement, fit l’écrivain Pierre Gringoire et il disparut, excédé.
Cependant le temps passait. La foule magnanime était toujours silencieuse, démontrant cette vérité éternelle : pour faire patienter le public, il suffit de lui affirmer que ça va débuter de suite. Un des écoliers présents, pas dupe, s’irrita :
- Vous nous prenez pour quoi, on attend toujours, on veut voir la pièce sinon gare au nouveau tohubohu !
Echaudé, Michel Giborne se retourna. Un signe de sa main, un rideau levé, une mélodie douce à l’arrière des décors, le premier couplet commençait, quatre personnages escaladèrent les échelles. Sur la plate-forme supérieure, rangés en face du public ils saluèrent interminablement. Applaudissements enthousiastes puis silence religieux. Enfin ils entamèrent leur prologue, gracieux dans leurs déguisements somptueux, rutilants de strass, de paillettes, évidente mise en valeur de leur silhouette de comédiens, le tout rehaussé de splendides étoles moitié jaunes, moitié blanches, seule spécificité la variété des tissus de velours, de soie, de laine ou de toile.
Fin de la ritournelle. Le spectacle allait commencer devant une foule dévotement attentive. Les acteurs déclamaient superbement leur prologue, pourtant l’auditoire, davantage subjugué par la beauté des costumes, oubliait d’écouter le début du Mystère !
Nouveau retour de Jocelyne Barbas
Bonjour Nouchka,
Commentaire: Bonjour Nouchka, Vous êtes sortie de l’ombre paralysante de Victor Hugo et vous avez rédigé une réécriture satisfaisante en vous imposant comme auteure. Je salue votre démarche. Il faut du courage et de l’audace pour s’en prendre aux monstres sacrés mais c’est à ce prix que l’on progresse et que l’on finit par affirmer son style. Votre version est bien plus compréhensible que l’originale. Elle tient compte de l’évolution de notre pensée et des perceptions du texte. Les phrases du grand Victor sont anormalement alambiquées, surchargées de détails qui obscurcit la compréhension. La première difficulté est de comprendre le texte, de s’en imprégner, de l’analyser jusqu’à percevoir sa structure et les informations essentielles. Ce travail de sélection des informations, souvent perçu à tord comme une castration du style de l’auteur, reste un fabuleux outil de clarification de son propos, et s’accompagne naturellement d’une recherche d’effets plus saisissants pour le lecteur. Comment être ému ou passionné lorsque ces phrases à rallonge nous font perdre le fil de l’histoire Vous vous êtes très bien débrouillée dans cette phrase préalable de préparation de votre réécriture : vous avez osé proposer une interprétation afin de fournir aux lecteurs les repères attendus et nécessaires à sa compréhension (lieu, action, id entification rapide des personnages). Vous avez réduit les dialogues, ainsi que le nombre de personnages. Votre premier paragraphe m’apparaît bien plus accrocheur. Vous pourriez encore alléger cette phrase en supprimant : « des femmes, des hommes, des écoliers », puisque que, juste avant, vous englobez ces personnages dans cette formule : « une foule hétéroclite ». J’ai noté aussi un léger ralentissement dans cette phrase : « Il s’adressait à la foule qui n’entendit que la fin de son discours, un brouhaha incessant emplissait l’espace. » pourrait devenir : « Il s’adressait à la foule en dépit d’un brouhaha incessant qui n’entendit que la fin de son discours. » Vous avez utilisé ici une des figures de l’ellipse, une phrase nominale : « tonnerre de protestations ». Second paragraphe, vous pouvez encore raccourcir cette présentation de ce dilemme - attendre les notables ou jouer tout de suite - et rattacher ce paragraphe au troisième, car c’est sous l’influence de la promesse de ce grand blond d’apaiser le courroux de ces éminents retardataires que Jupiter prend la décision de commencer la représentation. Il s’agit ici de la même séquence narrative. Vous avez eu mille fois raisons d’esquiver les minauderies de ces deux péronnelles pour recentrer votre narration sur le dévoilement de l’identité de ce grand blond : l’auteur de la pièce. Puis, vous décrivez le début du spectacle en respectant cette idée de magnificence des costumes. J’ai été étonnée que la « symphonie » d’Hugo devienne dans votre réécriture une ritournelle. Hormis ces quelques petits détails, je trouve que votre réécriture est globalement réussie. Votre stratégie de vous concentrer sur le sens, l’action et la structure des différentes scènes s’avère une bonne méthode. Bonne continuation dans l’atelier d’écriture. L’aimant littéraire
Nouvelle réécriture de la nouvelle par Nouchka Favez
Un marché couvert transformé en lieu de spectacle, une foule hétéroclite, applaudissant enthousiasmée par l’apparition d’un acteur. Il venait de grimper sur la scène, échafaudage de planches soutenues par plusieurs piliers, lieu de représentation du prochain Mystère. Ce personnage n’était autre que l’acteur Michel Giborne alias Jupiter. Il s’adressait à la foule, en dépit d’un brouhaha incessant, qui n’entendit que la fin de son discours. Il suggérait d’attendre l’arrivée du cardinal et du bailli pour commencer le spectacle. Tonnerre de protestations. Personne ne voulait languir davantage, « zut pour son éminence et les ambassadeurs et madame Marguerite de Flandre » criaient les gens « tant pis pour le cardinal de Bourbon, Commencez ! »
Jupiter laissa tomber sa foudre et sa joie. Quelle situation ambiguë. Comment faire taire ces protestations, comment sortir de ce guêpier, attendre les notables ou jouer de suite ? Un jeune homme blond, élégamment vêtu de serge noire, dissimulé par l’un des piliers tenta d’attirer l’attention du pauvre artiste,
- Jupiter ! appela-t-il, puis sans réponse il insista :
- Michel Giborne !
- Qui m’appelle ? s’étrangla Jupiter, soudain inquiet.
- Moi, commencez ! J’apaiserai le Bailli et lui le cardinal.
Reconnaissant l’individu, Jupiter se redressa, réajusta son couvre-chef ramassa sa foudre. Il respira un bon coup, tenta de calmer la multitude d’un geste et pour surpasser les huées, il hurla :
- Mes amis, nous allons commencer,
Joie de la foule, bruits des pieds sur le sol, claquage des mains, la salle en tremblait.
L’inconnu, qui avait eu la bonne idée de souffler cette solution à Michel Giborne éveilla la curiosité de deux spectatrices proches. Tout en minauderies et froufrous elles s’efforçaient d’attirer l’attention de ce beau citoyen. « Monsieur ! » interpela l’une d’elles, juste avant qu’il retourne derrière le pilier.
- Oui, mesdemoiselles ?
- Connaissez-vous Jupiter, il est si beau avec ces habits, soupiraient-elles.
Leur interlocuteur sourit et voulut reprendre sa place. Les demoiselles ne l’entendaient pas ainsi, enhardies elles évoquaient leurs souvenirs de la représentation précédente.
- C’était tellement merveilleux ! aujourd’hui est-ce que ça sera aussi bien, demanda l’une d’elles, y aura-t-il aussi des personnes déguisées en sirènes et déambulant toutes nues sur scène ?
- Voyons mesdemoiselles, vous n’y pensez pas fit l’homme, une satire pour une princesse ? ça sera une histoire très morale.
Elles continuaient à dialoguer, leurs yeux pétillaient de tous ces souvenirs.
- Est-ce que le Mystère de tout à l’heure sera aussi beau ? répétèrent-elles en chœur
Impatienté le jeune homme répartit sèchement :
- le théâtre d’aujourd’hui sera magnifique, je le sais, puisque j’en suis l’auteur ! Un de mes amis a conçu les décors, un autre les costumes.
Interloquées les deux jeunes filles regardaient le créateur bouche bée, incrédules elles demandèrent encore :
- Vraiment, une belle histoire ?
- Naturellement, fit l’écrivain Pierre Gringoire et il disparut, excédé.
Cependant le temps passait. La foule magnanime était toujours silencieuse, démontrant cette vérité éternelle : pour faire patienter le public, il suffit de lui affirmer que ça va débuter de suite. Un des écoliers présents, pas dupe, s’irrita :
- Vous nous prenez pour quoi, on attend toujours, on veut voir la pièce sinon gare au nouveau tohubohu !
Echaudé, Michel Giborne se retourna. Un signe de sa main, un rideau levé, une mélodie douce à l’arrière des décors, le premier couplet commençait, quatre personnages escaladèrent les échelles. Sur la plate-forme supérieure, rangés en face du public ils saluèrent interminablement. Applaudissements enthousiastes puis silence religieux. Enfin ils entamèrent leur prologue, gracieux dans leurs déguisements somptueux, rutilants de strass, de paillettes, évidente mise en valeur de leur silhouette de comédiens, le tout rehaussé de splendides étoles moitié jaunes, moitié blanches, seule spécificité la variété des tissus de velours, de soie, de laine ou de toile.
Fin de la symphonie. Le spectacle allait commencer devant une foule dévotement attentive. Les acteurs déclamaient superbement leur prologue, pourtant l’auditoire, davantage subjugué par la beauté des costumes, oubliait d’écouter le début du Mystère !
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Écrit par Jocelyne Barbas
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