Je l’avais déjà croisé au café des arts, au printemps. En fait, il y était tout le temps, ou plutôt, il y passait tout le temps, en coup de vent. Il arrivait à bord d’un vieux vélo, l’adossait au mur en face et venait saluer le barman et les serveurs. Il ne consommait presque jamais, exceptionnellement un café qu’il ne payait pas. On pouvait aussi le voir assis, à rouler une cigarette, mais ça ne durait jamais : à peine arrivé qu’il repartait déjà, avec sa guitare en bandoulière. Une petite guitare classique, avec une simple ficelle en guise de sangle. Il en faisait peut être un peu trop dans le genre « artiste », mais bon, pour moi il était quand même une sorte d’incarnation de la liberté. Parce qu’il était jeune, plutôt beau, parce qu’il semblait être absolument sans contraintes. Ses fringues étaient un peu hors norme, un drôle de chapeau, des pantalons très larges, quoi d’autre ? Rien, mais ce gars là m’avait accroché le regard et je me souvenais de lui. De sa façon d’être et de ses yeux bleus. Le 21 juin, je l’avais surpris sur une scène de la fête de la musique, à la batterie. Lui et sa bande d’allumés jouaient une sorte de fusion punk-musique médiévale, avec des instruments étranges et des morceaux interminables. Torse nu et orné de plumes, il tapait méthodiquement sur ses caisses, le regard un peu flou. Tout cela m’avait laissé une drôle d’impression. Le groupe semblait jouer seul, sans conscience du public, et il se dégageait de tout ça une sensation hypnotique. En deux mots, j’étais scotché. Mais le set s’est finalement terminé et je l’ai vu sortir de scène, avec toujours ce zeste de suffisance accroché au visage. C’était peut être ça qui me dérangeait et me captivait en lui : le voir vous faisait douter. Il vivait dans une sphère parallèle et semblait vous faire comprendre qu’il avait fait le bon choix. Et que vous aviez donc fait le mauvais. En même temps, il ne vous invitait pas à le rejoindre. Sa façon de vivre, son originalité lui appartenait et il n’y avait pas de ponts entre lui et le monde réel. C’était sans doute des films que je me faisais, au fond, je ne connaissais rien de sa vie. C’était peut être un fils à papa qui se la jouait poète mais, à la limite, je préférais ne pas savoir. Je le surnommais « l’artiste » et je pensais à lui, surtout le soir. J’aimais à croire que mon parcours s’inspirerait un peu du sien, que je pourrais toucher du doigt sa réalité. Je savais au fond de moi qu’un rien pouvait tout faire basculer et ce personnage était une partie de la réponse, une sorte de clé. Je me disais que le hasard se chargerait de me le présenter. J’étais jeune alors, j’avais l’éternité devant moi. |
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artiste
Ecrit par: julie gazengel () le 18-04-2010 17:36