Ma "Madeleine" de Proust à moi.
Magdeleine s’en est allée, Magdeleine est partie. Oh bien sûr, vous me direz, c’est dans l’ordre des choses. Elle était âgée. Oui, bien sûr. Oui, elle était vieille et usée. Sa tête ailleurs depuis longtemps. Ses mots avalés, oubliés par sa mémoire trouée. Son corps exsangue distordu et altéré. Elle était vieille et finie. Magdeleine nous a quittés ce lundi de juin. Je me souviens si bien d’elle. Elle était petite, menue et toute voutée. Elle avait les cheveux courts, jamais de maquillage, mais tout de même un brin de coquetterie. Je garde en mémoire sa silhouette tassée, en jupe de laine grise et chemisier sage, dans son increvable imperméable beige, trottinant d’un petit pas pressé. Quand la voiture se garait dans la cour de sa maison, au tout début de juillet, nous devinions qu’elle nous attendait ainsi penchée à la fenêtre depuis un long moment, impatiente de pouvoir enfin nous accueillir, tout sourire, en agitant la main. Les vacances pouvaient commencer. Elle régnait sur nous tous, la smala de petits cousins qui se retrouvait là pour l’été. Elle connaissait tant de minuscules attentions pour nous faire plaisir ! Tant de petites choses qui restent à jamais gravées dans ma mémoire… Les croissants tout frais du boulanger ambulant, qu’elle nous offrait pour le goûter et qui nous graissaient les doigts et les lèvres. Les promenades en deux-chevaux, qu’elle conduisait tambour-battant, juchée sur des coussins, nous entassés à l’arrière, riant aux éclats. Son potager où poussaient légumes croquants et fruits d’été. Quand elle le bichonnait, nous la rejoignions et venions planter nos dents dans les haricots frais et les framboises tiédies par le soleil. Les œufs de Pâques multicolores qu’elle nous offrait avec gourmandise que nous trouvions fades et trop sucrés mais que nous dévorions, pour lui faire plaisir, avec avidité. Les feuilles mortes de la vigne vierge, à l’automne, que nous ramassions amoureusement et que nous mettions à sécher entre les pages de ses livres précieux. Les carottes offertes pour faire le nez du bonhomme de neige, et aussi l’écharpe qu’on lui chipait, et qu’elle ne retrouvait qu’à la fonte des neiges. Le gruyère qu’elle râpait à la moulinette à main directement dans l’assiette fumante et débordante de pâtes, notre plat préféré du dimanche soir. Les châtaignes qui grillaient sur le vieux poêle à bois contre lequel elle se collait, s’assoupissant parfois, debout et bien calée, durant un bref instant. Les poupées de carton qu’elle découpait patiemment avec leurs habits et leurs accessoires et que nous perdions dans nos jeux en à peine quelques heures. Les pochettes surprise enroulées de papier rose ou bleu et pleines de ces gadgets inutiles que nos parents nous refusaient et qui nous émerveillaient. Les énormes paniers de cerises qu’elle cueillait avec nous, gardant toujours pour nos oreilles les plus belles paires en guise de boucles… Les grandes vacances sans elle n’auraient pas été de vraies vacances. Mes souvenirs d’enfance sans elle ne seraient pas de vrais souvenirs d’enfance. Son dévouement et son amour ne connaissaient pas de trêve. Il y avait toujours de la place pour nous mettre tous tout entiers dans son cœur, sans que nous y soyons à l’étroit. Ce qui la faisait vivre, c’était nos rires, nos baisers d’enfants, et notre innocence. Mais les années ont passé. Très vite, nous sommes devenus plus grands qu’elle, ce n’était pas difficile. Nous n’avons bientôt plus eu besoin de jeux ni de surprises. Au début de l’été, à peine arrivés dans la cour, en adolescents parfaits, nous montions nous enfermer dans une chambre pour y lire ou fumer. Parfois, une situation lui permettait de grappiller encore quelques grains de bonheur. Il y a eu cette fois où, seule avec elle dans la grande maison, je suis tombée malade, une grosse angine qui m’a clouée au lit. Tout doucement, alors que je somnolais, elle entrait dans ma chambre sur la pointe des pieds, sans faire de bruit, et elle déposait sur la table de nuit un bol plein de cerises rouges et croquantes, les plus belles, comme quand on était petits… Très vite enfin, nous n’avons plus voulu être embrassés par cette bouche fine et serrée. Très vite, nous nous sommes lassés de ses longs monologues insipides et ennuyeux et de ses petits rires égrenés sans raison. Elle vieillissait et s’attendrissait, nous vieillissions et nous endurcissions. Lentement, notre enfance nous a quittés, laissant derrière nous la petite silhouette de Magdeleine. Elle n’a jamais essayé de renouer le lien qui n’était qu’un fil doré qui brode l’enfance. Et aujourd’hui Magdeleine s’en est allée. Magdeleine est partie. Et je me demande seulement : qui va venir m’apporter des cerises, maintenant ? |
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Bel hommage!
Ecrit par: christine () le 07-04-2010 23:26