ateliers et cours d'écriture en ligne

Magdeleine

Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Appréciation des utilisateurs: / 3
MauvaisExcellent 
24-01-2010
 

Ecrit par Andong,


Ma "Madeleine" de Proust à moi.

 

Magdeleine s’en est allée, Magdeleine est partie.
Oh bien sûr, vous me direz, c’est dans l’ordre des choses. Elle était âgée. Oui, bien sûr. Oui, elle était vieille et usée. Sa tête ailleurs depuis longtemps. Ses mots avalés, oubliés par sa mémoire trouée. Son corps exsangue distordu et altéré. Elle était vieille et finie.
Magdeleine nous a quittés ce lundi de juin.

Je me souviens si bien d’elle. Elle était petite, menue et toute voutée. Elle avait les cheveux courts, jamais de maquillage, mais tout de même un brin de coquetterie. Je garde en mémoire sa silhouette tassée, en jupe de laine grise et chemisier sage, dans son increvable imperméable beige, trottinant d’un petit pas pressé.
 
Quand la voiture se garait dans la cour de sa maison, au tout début de juillet, nous devinions qu’elle nous attendait ainsi penchée à la fenêtre depuis un long moment, impatiente de pouvoir enfin nous accueillir, tout sourire, en agitant la main. Les vacances pouvaient commencer.

Elle régnait sur nous tous, la smala de petits cousins qui se retrouvait là pour l’été. Elle connaissait tant de minuscules attentions pour nous faire plaisir ! Tant de petites choses qui restent à jamais gravées dans ma mémoire…

Les croissants tout frais du boulanger ambulant, qu’elle nous offrait pour le goûter et qui nous graissaient les doigts et les lèvres.
Les promenades en deux-chevaux, qu’elle conduisait tambour-battant, juchée sur des coussins, nous entassés à l’arrière, riant aux éclats.
Son potager où poussaient légumes croquants et fruits d’été. Quand elle le bichonnait, nous la rejoignions et venions planter nos dents dans les haricots frais et les framboises tiédies par le soleil.
Les œufs de Pâques multicolores qu’elle nous offrait avec gourmandise que nous trouvions fades et trop sucrés mais que nous dévorions, pour lui faire plaisir, avec avidité.
Les feuilles mortes de la vigne vierge, à l’automne, que nous ramassions amoureusement et que nous mettions à sécher entre les pages de ses livres précieux.
Les carottes offertes pour faire le nez du bonhomme de neige, et aussi l’écharpe qu’on lui chipait, et qu’elle ne retrouvait qu’à la fonte des neiges.
Le gruyère qu’elle râpait à la moulinette à main directement dans l’assiette fumante et débordante de pâtes, notre plat préféré du dimanche soir.
Les châtaignes qui grillaient sur le vieux poêle à bois contre lequel elle se collait, s’assoupissant parfois, debout et bien calée, durant un bref instant.
Les poupées de carton qu’elle découpait patiemment avec leurs habits et leurs accessoires et que nous perdions dans nos jeux en à peine quelques heures.
Les pochettes surprise enroulées de papier rose ou bleu et pleines de ces gadgets inutiles que nos parents nous refusaient et qui nous émerveillaient.
Les énormes paniers de cerises qu’elle cueillait avec nous, gardant toujours pour nos oreilles les plus belles paires en guise de boucles…

Les grandes vacances sans elle n’auraient pas été de vraies vacances. Mes souvenirs d’enfance sans elle ne seraient pas de vrais souvenirs d’enfance.
Son dévouement et son amour ne connaissaient pas de trêve. Il y avait toujours de la place pour nous mettre tous tout entiers dans son cœur, sans que nous y soyons à l’étroit. Ce qui la faisait vivre, c’était nos rires, nos baisers d’enfants, et notre innocence.

Mais les années ont passé. Très vite, nous sommes devenus plus grands qu’elle, ce n’était pas difficile. Nous n’avons bientôt plus eu besoin de jeux ni de surprises. Au début de l’été, à peine arrivés dans la cour, en adolescents parfaits, nous montions nous enfermer dans une chambre pour y lire ou fumer.

Parfois, une situation lui permettait de grappiller encore quelques grains de bonheur. Il y a eu cette fois où, seule avec elle dans la grande maison, je suis tombée malade, une grosse angine qui m’a clouée au lit. Tout doucement, alors que je somnolais, elle entrait dans ma chambre sur la pointe des pieds, sans faire de bruit, et elle déposait sur la table de nuit un bol plein de cerises rouges et croquantes, les plus belles, comme quand on était petits…

Très vite enfin, nous n’avons plus voulu être embrassés par cette bouche fine et serrée. Très vite, nous nous sommes lassés de ses longs monologues insipides et ennuyeux et de ses petits rires égrenés sans raison. Elle vieillissait et s’attendrissait, nous vieillissions et nous endurcissions.
Lentement, notre enfance nous a quittés, laissant derrière nous la petite silhouette de Magdeleine.
Elle n’a jamais essayé de renouer le lien qui n’était qu’un fil doré qui brode l’enfance.

Et aujourd’hui Magdeleine s’en est allée. Magdeleine est partie.
Et je me demande seulement : qui va venir m’apporter des cerises, maintenant ?
 


   

Commentaires utilisateurs  
 

Evaluation utilisateurs

 

Affiche 5 de 6 commentaires

Bel hommage!

Ecrit par: christine () le 07-04-2010 23:26

Bel hommage!

Ecrit par: christine le 07-04-2010 23:26

L'avant dernier paragraphe est si juste et touchant.  
...Son fil dore a continue a broder d'autres enfances...le lien elle l'a garde et maintenu avec d'autres petits !  
Son coeur simple ne pouvait il se donner qu'a l'innocence?

 

» Signaler ce commentaire à l'administrateur

» Répondre à ce commentaire

NOUVELLE PRIMEE (MAGDELEINE)

Ecrit par: MATHI=U () le 01-03-2010 12:39

NOUVELLE PRIMEE (MAGDELEINE)

Ecrit par: MATHI=U le 01-03-2010 12:39

Félicitations ! Votre nouvelle « MAGDELEINE » a été sélectionnée comme étant l’une des meilleures du mois de janvier 2010.  
 
Afin de préparer le prochain recueil de nouvelles, je vous serais reconnaissant de bien vouloir m’envoyer :  
 
- votre texte avec vos dernières corrections au format RTF ou Word  
- l’autorisation ci-dessous dûment complétée.  
 
à l’adresse suivante : mm_mathieu5@yahoo.fr  
 
 
AUTORISATION ……………………………………………………………………………….  
Je soussigné, (votre prénom et nom)  
Demeurant au (adresse)  
Tel  
e-mail principal :  
 
autorise Jocelyne Barbas, L’esprit Livre, à diffuser ma nouvelle dans le cadre de l’opération « la nouvelle du mois » : PRECISEZ ICI LE TITRE DE VOTRE TEXTE .  
 
Je souhaite utiliser un pseudonyme qui est XXXXXX A PRECISER LE CAS ECHEANT  
 
Je reconnais avoir été averti (e) que cette diffusion était réalisée sans but commercial et ne donnera pas lieu à des versements de droits d’auteur. A ce titre, je reste propriétaire de ce texte et conserve de ce fait toutes mes prérogatives inhérentes à ma création littéraire.  
J’ai également été averti (e) de la nécessité de protéger mon texte et dégage L’aimant littéraire de toute responsabilité juridique.  
 
 
Fait le (date) A (lieu de votre résidence)  
 
Par (signature)  
 
………………………………………………………………………………………  
 
Je vous demande de bien vouloir me retourner ces documents avant le 20 mars.  
Passé cette date, votre nouvelle ne serait pas diffusée.  
 
Vous remerciant de votre compréhension.  
 
 
MATHI=U

 

» Signaler ce commentaire à l'administrateur

» Répondre à ce commentaire

Etonnant portrait

Ecrit par: Isabelle SAMB () le 30-01-2010 23:09

Etonnant portrait

Ecrit par: Isabelle SAMB le 30-01-2010 23:09

Merci pour ce joli portrait, qui ressemble à, s'y méprendre à celui de ma grand-mère. Quelle magnifique restitution des odeurs, des couleurs, des saveurs et des bruits. Vous m'avez permis de replonger avec délices dans mes propres souvenirs d'enfance. 
Bravo

 

» Signaler ce commentaire à l'administrateur

» Répondre à ce commentaire

» Voir les 1 réponse(s)

nostalgie

Ecrit par: MATHI=U () le 30-01-2010 21:28

nostalgie

Ecrit par: MATHI=U le 30-01-2010 21:28

J'ai aimé ce texte nostalgique. 
 
Ce que j'ai trouvé réussi, c'est le recul que prend la narratrice sur sa relation avec Magdeleine.  
Le passage le + fort, pour moi, c'est celui la : "Très vite enfin, nous n’avons plus voulu être embrassés par cette bouche fine et serrée. [...] Lentement, notre enfance nous a quittés, laissant derrière nous la petite silhouette de Magdeleine." 
 
Je suis un peu moins fan du paragraphe "les croissants [...] boucles..." mais sans trop savoir pourquoi. Il ne faut donc pas trop faire attention... 
 
Quoiqu'il en soit, voici un nouveau beau texte signé ANDONG ! 
 
MATHI=U 
PS : vous êtes invité à participer à l'élection de la nouvelle du mois sur le forum (http://aimantlitteraire.forumdediscussions.com/ index.htm) rubrique "la nouvelle du mois (initiation)"  
Bon vote !

 

» Signaler ce commentaire à l'administrateur

» Répondre à ce commentaire

» Voir les 1 réponse(s)

Emouvant

Ecrit par: Ferdi () le 25-01-2010 12:45

Emouvant

Ecrit par: Ferdi le 25-01-2010 12:45

Ce texte crée de l'émotion.Tout est écrit d'une façon magnifique: le portrait de Magdeleine, les attentions pour les enfants en vacances, l'évolution des rapports quand l'adolescence arrive. J'ai aimé particulièrement l'énumération des actions de Magdeleine. C'est une réussite.

 

» Signaler ce commentaire à l'administrateur

» Répondre à ce commentaire

» Voir les 3 réponse(s)

Affiche 5 de 6 commentaires



Ajouter votre commentaire
Nom
E-mail
Titre  
Commentaire
   m'avertir par mail si ce commentaire est suivi
  Veuillez répondre à la question:
 T          53P      
4S     4      I   X8G
 L    C5H   79A      
 H     2    U     DF5
3D2         28T      
   
   

Plus de commentaires...