High road
Tu feuillettes un livre d’art rapporté des Etats-Unis. C’est une après-midi grise d’une journée grise. Tu ne lis pas vraiment, tu ne regardes pas vraiment non plus. Tu aimes à flâner ainsi, sans t’arrêter, te laisser envahir, et, docile, bousculer par des impressions, des émotions. Pourtant tu t’arrêtes devant la reproduction de " High Road " d’Edward Hopper. Cette route blanche, sans vie, te happe. Son ciel nuageux te caresse. Les poteaux de bois, supports des fils électriques, sont comme de grandes croix qui ponctuent le chemin. A l’horizon, des monts sombres, compactes, interdisent à ton œil de s’évader.
Cela fait des heures que tu marches sur cette route déserte ; des heures…une vie…Sans rencontrer personne. Il y a bien quelques maisons, mais les volets sont clos. Un chien vient à ta rencontre. Il se frotte entre tes jambes, gémit, quémande. Que veut-il ? Où sont ses maîtres ? Curieusement, il t’émeut. Ce pays fantomatique t’inspire. Tu en ferais volontiers la toile de fond d’une histoire de l’errance, celle d’un étranger en quête de racines. Un étranger….est-ce toi, toi qui es perdu ? Tu frappes à la première porte. C’est d’abord le silence. Puis tu distingues un pas, lent, pesant. Un homme très âgé ouvre la porte. Il te découvre, étonné. Peut-être attendait-il quelqu’un d’autre ? Il te semble le reconnaître. Une impression fugace. Tu lui expliques que tu t’es égaré. Il ne te comprend pas. Il parle une autre langue, une langue que toi tu ne comprends pas, que tu ne reconnais pas. N’y a-t-il personne d’autre dans la maison ? Devant son air démuni, tu le salues et reprends la route, toujours aussi déserte. Personne. Rien. Ni homme, ni bête, aussi loin que peut porter ton regard.
Le soir ne va pas tarder à tomber. Et, avec le déclin du jour, pointe cette douleur bien connue : ton ventre se noue, ton cœur se serre. L’angoisse te gagne peu à peu. Il faut lui résister. Tu commences à parler à voix haute, tout seul. Tu te forces à chanter, de plus en plus fort. Tu ne chantes plus, tu cries, tu t’époumones ! Aucun écho. Il te semble pourtant que cela aurait déjà dû alerter quelque habitant. Peut-être même devrait-on gentiment te conduire au poste de police, voire à l’hôpital psychiatrique, enfin quelque part où tu pourrais demander où tu te trouves, comment faire pour quitter ces lieux, rentrer chez toi.
Epuisé, tu t’assieds au bord de la route. Tu aurais tant aimé un arbre pour t’adosser, te reposer un moment, te réconforter. Pourquoi ce vide au creux de toi, ce sentiment d’abandon qui te laisse pantois, le cœur en bandoulière ?
Hier, tu as enterré ton père et tu te retrouves brusquement, soixante ans en arrière, petit garçon en quête de cet homme trop souvent absent, toujours muet. Des larmes chaudes, bienfaisantes, coulent doucement le long des rides profondes que la vie a creusées sur ton visage. Doucement le calme revient, la lumière te réchauffe. Doucement tu quittes le tableau de Hopper dans lequel tu t’étais perdu…
Quel talent!
Ecrit par: Bachir () le 24-01-2010 19:36