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Rétro-viseur

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MauvaisExcellent 
31-08-2009
Dernière mise à jour : ( 04-09-2009 )
 

Ecrit par Syl-labe,


Les dangers de la route.

Le rétro-viseur.

Credo pour l’Abruti Du Matin.

Nouveau coup de freins. Ça y est, on est complètement à l’arrêt cette fois. Je ressasse ma sempiternelle plainte quotidienne : J’en ai marre de cette route. Je vais encore arriver en retard. Marre de ces trente cinq kilomètres qui se transforment au gré de l’habileté ou de la maladresse de mes congénères (à se demander qui les génère ces cons !) en quarante ou quatre vingt dix minutes de supplice. Et tout ça pour cinq minutes de perdues à faire le plein. Plein que je devais faire hier. Mais hier, j’avais eu la flemme, et je le payais aujourd’hui, dans cet embouteillage de m… ! Oui, je sais : ne jamais remettre à demain ce que tu peux faire le jour même ! Oh, ta morale, tu te la gardes. Je freine. Je redémarre. Je refreine. Je re-redémarre. C’est vrai de vrai. J’en ai marre – marre – marre et pas seulement de cette nana là-devant qui se remaquille pour la troisième fois. Qu’est ce qu’ils foutent ! Et hop, l’aiguille de température du moteur flirte avec le rouge du cadran, encore quelques minutes, quelques degrés, et l’ordinateur de bord affichera un « stop » écarlate.

Ah ! Ça avance, un peu, quelques mètres. Calcul rapide, ça occupe mes neurones, on tient de toute évidence une bonne moyenne : vingt minutes pour trois cent mètres, et ce n’est pas fini ! Nous arrivons dans la courbe de Babylone. Un virage qui s’étend sur près d’un kilomètre et s’agrémente de deux échangeurs coup sur coup.

Un éclair dans le rétroviseur intérieur. Un effet stroboscopique qui m’agace. Un motard. Un veinard. Il se faufile, slalome par à-coups, prend d’assaut la venelle centrale que nous automobilistes, chaussés de quatre roues inertes ou si peu sollicitées, lui dégageons avec courtoisie et parfois, surtout, de mauvaise grâce.

En voilà un qui ne se fera pas alpaguer par son patron… Bien sûr qu’il arrivera à l’heure au boulot. Je devrais m’y mettre à la moto, ou à la rigueur au booster , comme ces petites jeunettes qui se baladent queue de cheval au vent et taille gainée de faux cuir. Bon, allez, calmons-nous !

Le rétro côté passager se met lui aussi à scintiller, côté bande d’arrêt d’urgence. Ambulance ? Pompier ? Flicaille ? Que nenni, c’est un Abruti Du Matin, un ADM. Avez-vous déjà remarqué qu’il y a toujours un Abruti Du Matin qui va vous pourrir la vie un peu plus encore, il suffit d’une voie rapide encombrée ou d’une autoroute embouteillée pour qu’un chauffeur  plutôt chauffard soit prêt à  jouer avec sa vie et celles des autres par la même occasion. Eh bien, today is the Exhausted Golf’s day. Immobilité, surchauffe, motard et maintenant ADM. Tableau complet. N’en jetez plus, le ras-le-bol me submerge. Confrontons nous de notre plein gré au petit con en Golf qui se croit au-dessus des lois et des hommes bien entendu et se permet de remonter toute la BAU à plus de quatre vingt dix kilomètres heure, plein phares et klaxon hyper nerveux afin d’atteindre la sortie n°8 annoncée à six cent mètres.

Et, là ! Manque de bol, à malin-malin et demi, le Jumpy dont je renifle les relents de gas-oil depuis plus de vingt minutes déboîte et plante ses deux portes arrières crasseuses au nez de la Golf. Avantage France ! Je souris ! Crissement de pneus. Le coiffé au poteau s’insurge, chapelets de coups de klaxon rageurs. J’ose un coup d’œil, l’autre me dévisage un instant et me prend à partie.

-          Non mais vous avez vu, cet imbécile m’a coupé la route !

J’ai très envie de lui répliquer que si imbécile il y a, il n’y en a qu’un et qu’il est bien placé pour le savoir (enfin je l’espère !) et que si j’avais eu le cran de le faire c’est mon  troisième feu stop qui l’éblouirait maintenant et que…  allez j’y vais. Soyons fou !

Je me colle à lui, me rapproche de sa portière gauche. Je ressens cette angoisse, qui n’est pas encore du plaisir, d’enfreindre sciemment le code de la route, d’aller le baiser sur son propre champ de foire, de prendre le contre-pied de la connerie mise en marche par un autre et par la même occasion venger tous mes semblables laissés sur place.

Je serre encore un peu à droite. Nos rétroviseurs s’évitent de justesse. J’enclenche les warning. Le gars devient dingue. Il frappe sur son volant. Je baisse la vitre côté passager et ses insultes me parviennent dans une vapeur grasse de gaz d’échappement puis enveloppées d’une odeur métallique plus subtile de freins chauffés à blanc et d’embrayage outragés.

-          Va donc, connard, dégage de là, si tu m’accroches je te pète la gueule.

-          Excusez-moi. - dis-je avec un fort accent flamand. Je dois m’arrêter tout de suite, voyez-vous, la voiture a chaud. L’aiguille est dans le rouge. Dîtes-moi, c’est bien ici que l’on peut s’arrêter quand c’est la panne, n’est-ce pas ? Vous seriez bien aimable de me céder la place.

-          Dégage ta poubelle. - me rétorque l’Abruti Du Matin. Gros connard, va ailleurs. Une fois que tu seras bloqué devant moi, qu’est ce que je fais, hein ?

-          Peut-être avez-vous un GSM… pour la dépanneuse. Auriez vous l’amabilité de le prêter un instant. Je vous dédommagerai.

-          Rien du tout. Et puis quoi encore. Ecarte-toi. Je te jure que je vais te rectifier le portrait, d’ici peu il n’y aura pas que ton pays de plat.

-          Je dois stopper immédiatement. Le voyant rouge s’est allumé. Veuillez me laisser la place urgemment. Je vous remercie de votre civilité. Excusez moi encore mais mon prénom n’est pas Bernard, non, mais Roger.

-          Va derrière, connard. - renchérit-il.

Le rouge lui monte au visage, je vois ses jugulaires se gonfler sous la colère. Amusé je pense qu’il va éclater.

-          Je ne crois pas, non. – dis-je cette fois sans accent mais avec une joie non dissimulée.

A cet instant, le chauffeur du Jumpy qui se bidonnait à son volant ayant saisi le sens de ma manœuvre me fait signe du pouce que c’est à moi de jouer. Il accélère brutalement, l’utilitaire bondit de dix mètres en avant, je lâche l’embrayage d’un coup et dans le même temps, le compte-tours affiche six mille tours minutes. Un coup de volant nous projette dans l’alignement du Jumpy. Mon cœur bat à tout rompre, mes mains sont moites, l’excitation est à son comble. Je goûte mon plaisir avant de jeter un coup d’œil  dans le rectangle ambré du rétro intérieur. Le désespoir enragé de l’ADM est admirable. Il vitupère, gesticule, plaque les deux mains sur le volant. Son regard fusille sa solitude un brin  burlesque.

Vais-je lui laisser une chance ?

Je l’observe encore un peu, il a quoi ? Vingt-cinq ans, à tout casser. Un costar cravate sans éducation, colérique et de mauvaise fois.

Il me reste dix mètres pour réfléchir.

Dix petits mètres et je scelle son destin.

Dix petits mètres et je rends service à la société, à sa famille qu’il ne martyrisera plus, aux usagers de la route qu’il ne dénigrera plus, à sa petite amie qui le pleurera sans vraiment le regretter.

Je retourne l’équation. C’est lui qui décide, à son insu. Je l’immobilise encore vingt secondes et sans autre injure de sa part je le libère de ma coupe.

Devant moi le Jumpy glisse tranquillement vers la gauche, doucement la circulation se fluidifie, trois appels de feux de détresse me saluent et me laissent à mon dilemme.

Plus que cinq secondes, allez encore un effort. Reste tranquille.

Quatre, trois , deux,et…

La plainte appuyée du klaxon me fait sursauter. Nouvelle gestuelle colorée et explicite de la part de mon râleur.

-          Ok, je redémarre, c’est toi qui l’as voulu.

Je fixe intensément le rétro.

Le flot de la circulation s’accélère. Je relâche l’embrayage et ma vitesse s’accorde avec la file. Il suffirait que je rejoigne les autres voitures, que je me range file de gauche.

Un coup d’œil à ma montre bracelet, il est déjà neuf heures. L’heure a tournée tout comme la roue de la destinée. Je souhaiterais ne pas avoir à faire ce que je m’apprête à faire, mais je n’ai pas à me torturer l’esprit. Il n’y a pas de question à poser, pas de réponse à inventer. J’ai essayé de comprendre, c’était il y a longtemps. Je dois juste me dire que c’est comme ça, que je ne suis responsable de rien. Je leur laisse toujours une chance, mais la plupart du temps ça ne sert à rien. Tôt ou tard nos chemins se croient à nouveau et je dois m’exécuter… enfin ce sont les autres que j’exécute.

L’ADM insiste. Devant nous la voie de décélération s’engorge. Nous les avons enfin parcourus ces fameux six cent mètres qu’il voulait escamoter.

Je suis toujours devant lui, désespéré il a pris ses distances. J’accélère un peu, juste pour bien cadrer son image dans le rétroviseur intérieur. Là c’est bon.

-          Là où je vais, tu ne seras plus.

Ma main passe sur le rétro comme le ferait une brosse sur une ardoise, j’efface l’ADM. Il l’avait bien cherché.  Vue arrière dégagée à présent. C’est pas tout ça, il faut que j’aille bosser.


   

Commentaires utilisateurs  
 

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Affiche 5 de 6 commentaires

Excellent !

Ecrit par: Andong () le 03-02-2010 21:27

Excellent !

Ecrit par: Andong le 03-02-2010 21:27

Ca sent le vécu ! 
J'aime tout, l'histoire, la situation, les dialogues (vécus?), l'écriture nerveuse et moderne... 
Bravo !

 

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Wâââââhhhh !

Ecrit par: Framboise () le 14-09-2009 16:53

Wâââââhhhh !

Ecrit par: Framboise le 14-09-2009 16:53

Alors là, chapeau ! J'étais morte de rire pendant les deux premiers tiers, et haletante le troisième. Très très bien mené, jusqu'à la chute, si élégante... Heu... c'est une vengeance personnelle ?

 

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On s'y croirait!

Ecrit par: fanny () le 13-09-2009 11:21

On s'y croirait!

Ecrit par: fanny le 13-09-2009 11:21

Bravo pour l'énvervement et la rage très bien transcrits et pour le moment de suspens (exécuter??). Vraiment très bien écrite et décrite, cette situtation dans laquelle chaque automobiliste peut se reconnaître...

 

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Un coup de volant et hop !!

Ecrit par: LESGUILLON () le 10-09-2009 10:42

Un coup de volant et hop !!

Ecrit par: LESGUILLON le 10-09-2009 10:42

C'est très bien ta nouvelle, franchement on s'y croirait. Quelle imagination. Continue d'écrire.

 

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Madame

Ecrit par: Nouchka Favez () le 09-09-2009 08:59

Madame

Ecrit par: Nouchka Favez le 09-09-2009 08:59

Après la lecture de ce texte, je me sens essoufflée ! On s'y croirait, dans les bouchons du matin. Quelle histoire ! Super ! Nouchka Favez

 

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