Il y a un androïde, des extra-terrestres, des planètes, un état très présent, mais finalement l'humanité ne reste t-elle pas toujours un peu la même?
Croisière
-Je n’avais pas prévu qu’un animal en plastique fut si dur à tuer. Nartox Gransonge, à quatre pattes, s’efforce de venir à bout de la minuscule souris mécanique sensée amuser le chat.
Mais quand il se relève, la mine défaite de sa femme Flapia l’oblige à s’inquiéter.
- Qu’est ce que tu as encore ? - Je sais que tu détestes les voyages - Oui, et alors ?- Alors, je viens d’en gagner un. - Où ça ? - Sur terre. - Et bien, bon vent ! -C’est un voyage pour deux personnes. -Et bien vas-y avec Tira, elle sera ravie, ça la changera de son train-train de veuve. - C’est toi qui parles de train-train ! Toi qui refuses de t’éloigner de moins de un kilomètre de ta base minuscule, de ta serre miteuse, de tes pantoufles élimées, de ton méchant chat puant ! Viens cette fois ! - Non mais ça va pas ! Sur terre en plus ! Ne compte pas sur moi ! Je reste ici, avec le chat.Flapia tourne les talons, attrape son sac et sort en claquant la porte.Nartox sourit, - Enfin tranquilles ! dit-il en adressant un clin d’œil à son chat. Il passe ensuite la fin de la journée sous le cerisier artificiel. Il regarde le ciel un moment, à travers les branches toujours enrobées de manchons blancs, comme dans un éternel printemps. Il observe les nuages qui prennent une forme, la défont pour en créer une autre un peu plus loin. Nartox est heureux ainsi, à laisser couler le temps sans rien attendre. Il se contente d’occuper son petit espace, pas besoin de grands horizons. A l’heure du repas Flapia n’est toujours pas rentrée. Il décide alors de se faire une bonne omelette, à base d’œufs de Myrex, arrosée d’un peu de vin rouge, celui des jours de fête(le coût d’importation de ce genre de produit reste prohibitif et la consommation doit rester raisonnable)Il profite ensuite de la lumière des soleils qui déclinent, puis il décide de rentrer se coucher. Quand Flapia se glisse dans le lit il ne sait pas quelle heure il est. Le lendemain Flapia menace : elle peut dénoncer son manque d’enthousiasme et ses réticences à profiter de la chance que l’état providence daigne leur octroyer. La menace est sérieuse : on ne refuse pas impunément une telle offre. Nartox n’a plus le choix. Il n’échappera pas à la croisière transgalactique. Nartox et Flapia trottinent à présent vers le quai d’embarquement. Les trombes d’eau provoquent de la buée sur les vitres de leurs combinaisons. Ils laissent le monde d’Aspérion dans le flou. Flapia fait rouler son énorme valise. Nartox, l’estomac noué, suit la silhouette nébuleuse de sa femme. - Les caméras nous observent, tu devrais faire un effort et sourire un peu ! - Les visages sont invisibles, je pourrais leur faire la pire des grimaces ils ne s’en rendraient même pas compte ! Ce qui compte c’est l’image de nos corps en marche. C’est pas aujourd’hui qu’ils vont s’intéresser à nos sentiments. - Voilà, on arrive au monument Armstrong, regarde, il pointe le doigt vers la terre. -Il aurait mieux fait de ne jamais la quitter. marmonne Nartox dans sa barbe. Bientôt ils grimpent sur la passerelle en aluminium et embarquent dans le vaisseau « Gala Romantica ». Une hôtesse les accompagne devant leur cabine. Ils entrent et Flapia constate qu’elle est minuscule : deux lits superposés, une planche de travail, un hublot, une salle de bain avec une cabine de douche. Flapia a l’air déçue. Nartox en profite : - Tu t’attendais à quoi ? Une suite princière ? Elle ne répond pas et commence à installer ses affaires dans la ridicule penderie. Elle s’octroie le lit du bas en y jetant sa chemise de nuit. Bientôt une voix sortie d’on ne sait où, les invite à se rendre dans les plus brefs délais, dans la grande salle de réunion, un apéritif de bienvenue leur sera servi. Une surprise attend chacune des familles embarquée dans le Gala Romantica.-Ne compte pas sur moi pour me mêler à ces bouffonneries. Je reste ici. -Comme tu veux, tu seras quand même obligé de sortir manger, ne compte pas sur moi pour te ravitailler.
Nartox observe une dernière fois sa pauvre planète par le hublot sale. Le soir commence à tomber. Deux ponts au loin dessinent des virgules. Puis il s’effondre, pleure doucement son arbre synthétique, sa maison, les chemins à peine tracés de son jardin minuscule au milieu des collines pierreuses, l’air rare et saturé de pollen de sporophores. Le vaisseau appareille.La voix mécanique appelle à nouveau, l’invite à se rendre à la salle à manger. La présence de tous est indispensable. Il suit sans hâte le flux des personnes qui marchent dans le labyrinthe des couloirs. Flapia a déjà fait la connaissance de deux couples d’origine terrienne. Le restaurant énorme, rutile. Les Eumycètes qui font eux aussi parti du voyage continueront leur périple jusqu’à Mars.Nartox n’ouvre la bouche que pour manger. A la fin du repas c’est le moment de la surprise. Un bellâtre s’est emparé du micro et tente d’alimenter le suspens. Il commence un comte à rebours qui doit révéler la surprise qui attend les passagers. Un rideau cache les cadeaux. Les langues vont bon train. On suppute, on fait des paris : il s’agit sans doute d’un abonnement à vie dans le centre de soins de bonheurs intensifs, ou bien d’un robot vous remplaçant au travail. Nartox ne participe pas au jeu des pronostics. Il décide d’aller sous le dôme respirer un peu. L’air envoyé par des turbines bruyantes, imbibé d’humidité poisseuse, le surprend. Il n’y a rien autour pour accrocher son regard. Malgré le dôme vitré, grand ouvert sur l’espace il suffoque.Quand Nartox retourne dans la cabine. Un objet coince la porte, il est obligé de frapper plusieurs fois avant que Flapia ne consente à lui ouvrir. A sa grande surprise il découvre un androïde flambant neuf, installé sur le minuscule tabouret, devant la planche sensée servir de bureau. Flapia le désigne : - Regarde le magnifique androïde offert par l’état. On ne s’est pas moqué de nous ! Tu imagines, nous avons notre propre androïde ! Elle jubile.Nartox reste sans voix.L’androïde prend alors la parole : - Bonjour, je m’appelle Bomek, je suis à présent à votre service, n’hésitez pas à demander quoi que ce soit. Immédiatement Nartox déteste ce tas de ferraille à l’apparence humaine, à la voix nasillarde, encombrant, qui s’invite dans le peu d’intimité qu’ils peuvent encore partager.Sans même répondre, Nartox entre dans la cabine et se déshabille. Il s’apprête à monter sur sa couchette quand Bomek le retient par l’épaule et de l’autre main lui tend son pyjama. -Non merci, je préfère dormir nu si ça ne vous dérange pas. - Le pyjama est obligatoire, c’est beaucoup plus sain et en cas d’accident qui nécessiterait une évacuation rapide, il évitera d’exposer vos chairs avachies aux regards des autres. Je vous en prie prenez-le. Le ton devient comminatoire.Nartox ne se sent pas la force de discuter avec la machine. Il enfile le pyjama et monte se coucher.Quand il ouvre l’œil, sa femme se fait coiffer par Bomek. Nartox doit admettre que la réalité se transforme en cauchemar. Elle feuillette le programme. Bomek la conseille :- Pour le premier jour laissons-nous un peu guider par la direction. On nous propose un tournoi de carte. Flapia se montre enthousiaste.- Allons-y ! Vous m’aiderez, les Eumycètes y participent et on dit que se sont de redoutables concurrents.Bomek prend une profonde inspiration et décide de les ignorer.Dès qu’ils sont sortis il s’empare du programme survole les grandes lignes :Navigation, navigation, navigation navigation navigation navigation, jour 7 Paris ; arrivée 13.00. Heure locale. Il monte encore une fois sous le dôme. Le vaisseau glisse dans l’espace sombre. De temps à autre la houle spatiale chaloupe mieux qu’un tango. Flapia joue, au bar, avec Bomek.Nartox arpente les couloirs pour tenter de se calmer.Le jour d’après, le nez sous le vent du conduit d’aération, Nartox cherche en vain une planète à observer, ses yeux scrutent le ciel ouvert. Quelques jeunes arrivent, s’amusent à se laisser pousser par les rafales de vent artificiel.Flapia, avec Bomek, assiste à un spectacle de magie. Nartox espère : si seulement elle se faisait découper en tranches par un magicien maladroit ! Nartox les évite et décline systématiquement toutes leurs invitations à participer aux activités du voyage.
Le lendemain la tempête menace, L’espace criblé d’astéroïdes ressemble à une mixture étrange, Nartox pense à un potage parsemé de grumeaux.Quand il rejoint la cabine il trouve Bomek dans le lit de sa femme. Il se demande jusqu’où peuvent aller les prestations offertes par ce robot intrusif.Au matin un soleil apparaît enfin sur un point de l’horizon. Nartox se laisse caresser par la brise de la tuyauterie qu’il imagine chargé de l’odeur de la terre. Puis l’espace, s’arrondit en courbe, ramène Nartox dans une dimension lisse, triste comme des couloirs d’hôpitaux. Il croise souvent des Eumycètes qui le saluent en s’irisant de lumières multicolores.
Flapia a décidé d’aller s’empiler près de ses congénères autour de la piscine sous le dôme. Plus que deux jours de navigation.Nartox se demande s’il n’est pas en train de devenir fou. Tout à l’heure il n’a pu s’empêcher d’enfouir ses mains dans l’énorme pot de fleur qui trône à l’entrée de la salle à manger. Sentir la terre sous ses doigts lui a quand même fait le plus grand bien.Flapia prépare un spectacle de théâtre.La fin du voyage approche.Le soleil a de nouveau disparu, la nuit profonde est de retour. Pas une étoile pour servir d’horizon. Nartox rêve de son cerisier, il imagine une vigne verte, il la traverse lentement, il ne flotte plus. Demain il verra enfin la terre. Flapia a profité des activités et prestations proposées à bord. Elle a choisi l’univers relaxant du spa. Elle s’occupe ensuite d’écrire ses cartes inter galactiques. Au bas des photos de soleils couchants elle inscrit : « Nouvelles de l’espace». Nartox les signe d’une croix.C’est le dernier jour du voyage.Pluie intense de météorites, c’est rarissime par ici. Sous le dôme Nartox trépigne, guette un changement, puis le ciel se déchire et laisse enfin apparaître, au loin, la planète bleue.Nartox prépare son sac.Quand le vaisseau accoste Nartox respire, ancre son regard vers les collines, au dessus des maisons effondrées. Il est heureux de ressentir à nouveau le contact ferme d’une planète. Il est seul. Nartox Gransonge, debout contre le vide-ordure, s’est efforcé il y a une heure, de faire basculer sa femme, avec son androïde, dans le vide. Il a simplement pensé : Je n’avais pas prévu qu’un être en chair et en os fut si dur à tuer. |
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Voyages
Ecrit par: Sylvain () le 06-10-2008 09:40