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An 2578. Une date à retenir dans l'histoire de l'humanité... Est ce que les hommes pourront s'en souvenir ?
Je regarde par la fenêtre. L’obscurité est totale et l’on voit toutes les étoiles. Le communiqué vient de tomber. Je pense que, pour tout le monde, aujourd’hui est un grand jour. Mon appareil de télétransmission que j’ai laissé sur la table vibre et bipe sans arrêt. La connexion interplanétaire est saturée, le voyant rouge est allumé. Aujourd’hui est un grand jour. Cet événement historique fait remonter en moi tant de souvenirs. Cela me semble encore tellement impossible. J’ai été créé le 21 octobre 2452. Je suis né à 21 ans. J’étais le clone d’un européen, prénommé Martin. Je lui ai donné un rein et il a vécu heureux jusqu’à l’âge de 147 ans. Après sa greffe, il m’a aboli. Je pouvais faire ce que je voulais, avoir ma propre vie. Nous sommes restés en contact, très proches. La relation entre un humain et son clone équivaut aux liens du sang entre jumeaux. C’était mon frère. Il m’aimait. C’est lui qui a choisi de mourir. Son corps pourrissait. Je lui ai proposé d’autres greffes d’organes, je l’ai supplié, mais cela n’aurait pas servi à grand-chose, me disait-il, il était mort de l’intérieur. Je crois qu’il est parti en paix. Je crois surtout qu’il ne voulait plus voir ce monde. Les humains étaient devenus abjects et méprisables, me disait-il souvent. Avec les siècles, cette civilisation si brillante s’était transformée en un concentré de violence insoutenable, inacceptable. Parfois il m’enviait d’être le clone. Et il avait honte d’être un homme. Les clones ont la capacité de se régénérer. A sa mort, je me suis rajeuni. Mais pas trop quand même. Et depuis je me suis habitué à avoir 38 ans. C’est un bel âge. Martin, à cet âge-là, a vécu ses meilleures années. Il était heureux, amoureux et plein d’espoir. A cette époque pourtant, la Terre entière était en guerre. Tous les humains, sans exception, participaient au Grand Combat Mondial. Chaque homme avait un ennemi, politique, géographique, religieux, quelqu’un à qui en vouloir, quelqu’un à détester. La Terre était à feu et à sang. Certains humains, comme Martin, n’acceptaient pas cet état de crise perpétuel. Mais depuis longtemps le mot paix avait disparu du langage courant. Les hommes ne savaient pas quoi faire d’autre en dehors de la guerre, à vrai dire. Cela rendait Martin si triste. Il me disait souvent qu’il ne comprenait pas ce besoin de se détester à ce point. Nous les clones, avec notre capacité de discernement sans équivoque, nous n’éprouvons ni agressivité, ni animosité envers quiconque. Nous sommes restés en dehors du Grand Combat. A la mort de Martin, j’ai hérité de ses biens. Sa maison, quelque part en Europe du Nord, et son FM-IG 8. Un vieux modèle de fusée à usage personnel. Pas très rapide, mais avec un habitacle spacieux, aussi grand que sa maison. J’ai hérité aussi de sa descendance, 3 enfants, 3 garçons. De toute manière, les filles ne naissaient plus depuis déjà tellement d’années. Les fils de Martin, la maladie les a fauchés les uns après les autres. Cette fichue épidémie de grippe intergalactique. On n’a jamais rien trouvé pour l’éradiquer. Je n’ai pas eu à pleurer leur mort, ils étaient devenus de grands guerriers assoiffés de vengeance et de sang. De toute manière je n’aurais pas su, je suis incapable d’éprouver du chagrin. J’ai vécu sur Terre pendant quelques décennies avec Martin. Oh bien sûr, cette planète était usée, délabrée et il y faisait tellement chaud ! Mais j’ai toujours aimé la lumière du jour, et la sensation de pesanteur aussi. Cela me manque parfois. Je ne faisais pas grand-chose, je bricolais, les humains venaient me voir pour que je leur donne un coup de main. Comme je me régénérais, je ne craignais ni les blessures, ni les accidents. Et puis j’étais assez bon bricoleur. A cette époque, ceux qui ne faisaient pas attention pouvaient mourir d’une écharde dans le doigt… Les humains étaient devenus tellement fragiles. La femme de Martin est morte en se coupant la main avec un morceau de verre. Il fut inconsolable. Et puis ce fut la grande vague d’Epuration, cette période affreuse ou les humains ont su que leur race allait s’éteindre. Ils n’étaient déjà plus très nombreux. La guerre faisait rage. Les humains utilisaient de plus en plus d’armes chimiques. Leurs systèmes immunitaires étaient affaiblis, et quand les combats cessèrent, c’était faute de combattants. La guerre avait eu raison des plus forts. Et les plus faibles se détestaient encore plus. Le Grand Combat Mondial était entré dans une phase d’hostilité aveugle et inutile. Il y avait déjà de moins en moins de naissances et très peu de filles. Dès qu’elles étaient en âge de concevoir, elles étaient inséminées artificiellement, mais elles ne savaient plus fabriquer que des garçons, que l’on détruisait aussitôt, inutiles petits êtres. Ce fut une période noire. C’était terrible de voir ces hommes lutter pour ne pas disparaître, sachant tout effort vain. Ces hommes pleins de rage tuant leurs enfants et ces femmes pleurant leurs ventres vides… Lorsque la dernière femme est morte, je me souviens du regard des hommes, si sombre et abandonné. Avec la fin des femmes, ce fut la fin des bébés. Bien sûr les humains ont essayé de cloner des nourrissons, mais l’épidémie de grippe intergalactique s’amusait à les faucher, eux en premier. Il n’y eut bientôt plus aucun espoir de procréation humaine. C’est à ce moment-là que j’ai quitté la Terre. Nous les clones sommes infertiles. Nous pouvons nous cloner nous-mêmes si nous voulons nous reproduire. Mais cela ne remplace pas le rire des enfants, disait Martin. Quand l’air est vraiment devenu irrespirable sur Terre, j’ai pris le FM-IG 8 de Martin et me suis mis en orbite autour de la planète. C’est là que je vis, avec vue imprenable sur ce petit caillou devenu tout gris, et sur les étoiles aveuglantes. Dans mon FM-IG8, je ne suis pas seul. J’ai ma belle Uno. Une gynoïde lunaire 3ème génération. Elle est tellement parfaite ! Je l’ai vite adopté. Elle comble ma solitude, s’adapte à tous mes besoins, d’une facilité d’utilisation et d’une douceur infinie. Elle sait faire la cuisine, la conversation, les mots croisés et l’amour. C’est une très bonne gynoïde de compagnie. Martin l’aurait aimé, je crois. Je n’ai jamais pensé à partager ma vie avec un clone femelle. Il y a bien eu Deewa, un clone femelle indonésien, très belle. Mais elle avait été reproduite pour effectuer la greffe du cerveau d’une femme atteinte de lésion cérébrale. J’ai rencontré Deewa avant l’opération. Elle riait tout le temps, d’un rire lumineux et musical. Mais ensuite, le cerveau synthétique qui lui avait été implanté la rendait apathique. Elle restait là pendant des heures à vous regarder et à faire semblant de vous écouter, avec ses yeux et sa tête vides. Elle n’a fait que me rappeler ce que nous étions, tous les deux. Des clones à qui l’on arrache un rein, un bras ou un poumon. Après tout, nous ne sommes que de simples copies d’humains à qui l’on ôte des bouts. Des êtres imparfaits, incomplets. Et ce qui nous manque le plus sans doute, c’est l’absence de sentiments. Pas d’animosité, pas de tendresse. Le vide au creux du cœur. La plupart des clones ont quitté la planète après l’Epuration, certains ont même quitté le système solaire. La Terre est devenue une planète morte. Les derniers humains qui en avaient encore la force ont continué à s’entretuer, pleins de rage et de ressentiment, se rejetant la faute de l’anéantissement de leur race les uns aux les autres. Les derniers combats furent des combats sans gloire, sans vainqueur non plus. Puis un jour, on a su qu’il n’y avait plus qu’un seul homme, dernier survivant d’une civilisation décadente et corrompue. Seul et amer, il s’est proclamé Roi de la Terre. Il vient de mourir de la grippe. Je pense que cela aurait fait rire Martin. Aujourd’hui est un grand jour. Le dernier homme vient de mourir. Plus jamais nous ne connaitrons la colère, la jalousie et la perfidie. Enfin le monde sera en paix. A nous les clones, moitié humains, moitié riens, de ressusciter la Terre. A nous d’en faire quelque chose de vivant. Sans haine. Mais sans amour non plus. Et je ne peux que sourire amèrement à cette nouvelle, en songeant à Martin. Rien de grand ne se fait sans Passion, avait-il souvent l’habitude de dire. |
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NOUVELLE PRIMEE
Ecrit par: MATHI=U () le 02-01-2010 21:33